Dans L'Est De L'Europe, Les Monuments De L’Armée Rouge Au Cœur D’Une Guerre Des Mémoires

Dans L'Est De L'Europe, Les Monuments De L’Armée Rouge Au Cœur D’Une Guerre Des Mémoires
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Dans un message publié le 15 septembre sur X et accompagné d’une photo, le ministère russe des Affaires étrangères a tenu à manifester sa réprobation après la destruction, le 4 septembre, d’un obélisque honorant les soldats de l’Armée rouge dans la ville de Bytom, dans le sud de la Pologne.

"La pure vilenie, la dépravation morale de cet acte sont évidentes", s’est emporté le ministère. "La Pologne sous sa forme actuelle n'existe que grâce aux libérateurs soviétiques", ont également insisté les autorités russes.

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La page officielle de Bytom explique que la municipalité a détruit ce monument situé dans un cimetière dans lequel reposent plus de 350 soldats de l’Armée rouge morts au combat en janvier 1945 en raison de son mauvais état. "On observe des signes visibles d'altération des éléments en céramique et sur les éléments en béton, notamment les corniches, très endommagées. L'enduit minéral recouvrant le monument est en grande partie brûlé et se détache. La chute des corniches et de l'enduit représente un danger pour la vie et la santé des personnes", s’est ainsi justifiée la ville de Bytom dans un communiqué.

Le journal local polonais Dziennik Zachodni précise toutefois que la démolition de ce monument faisait l’objet de débats depuis longtemps et qu’il a été ravivé après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en février 2022. "Certains conseillers municipaux et habitants ont commencé à réclamer le retrait du monument", peut-on lire dans un article, qui ajoute cependant que "d'autres voix se sont élevées, soulignant que le monument se situe dans une zone militaire et fait partie d'un cimetière militaire". À lui seul, cet obélisque résume ainsi toutes les tensions mémorielles autour de ces monuments érigés sous l’ère soviétique.

"Ce N'est Pas Un Cas Isolé"

En apprenant cette nouvelle destruction, Julie Deschepper, maîtresse de conférences en études du patrimoine et des musées à l'université d'Utrecht, aux Pays-Bas, n’a pas été surprise. "Ce n'est pas un cas isolé. Les monuments à la gloire de l'armée soviétique, épargnés jusqu'alors des campagnes de décommunisation de l'espace public après 1989-1991, sont depuis 2022-2023 également sujets à contestations, retraits ou démolitions", souligne-t-elle.

Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter à la fin des années 1980 et à la chute de l’URSS. "Cela s’est d’abord concentré sur les représentations politiques du régime, par exemple les monuments à l'effigie de Lénine, ou d’autres figures, ou les symboles comme la faucille et le marteau, ou encore les étoiles rouges. On a aussi rapidement changé les noms des rues. Mais selon les pays, ces dynamiques n’ont pas suivi une même chronologie. Cela a varié selon les différentes vagues d’indépendance", décrit cette spécialiste des questions de patrimoine socialiste.

"Il faut aussi bien comprendre que l’espace public des anciennes républiques soviétiques était saturé de monuments. Il a donc fallu des dizaines d’années pour les enlever progressivement", précise Julie Deschepper.

Mais alors que les statues de Lénine ont disparu peu à peu de leur piédestal dans les anciens pays satellites de l’URSS, les monuments en hommage à l’Armée rouge sont pour leur part restés encore bien présents. "Ces monuments célèbrent les héros de la Grande Guerre patriotique. Ils sont intouchables, car cet événement tragique a touché d’une manière ou d’une autre toutes les familles. Il y a un vrai trauma intergénérationnel. Ce n’est pas seulement une histoire de propagande étatique, mais une histoire vécue et personnelle", estime cette historienne de la Russie et de l’URSS.

La Pologne fait toutefois figure d’exception. Dès 2017, le gouvernement conservateur a adopté une loi visant à faire retirer systématiquement les monuments érigés en signe de reconnaissance envers les soldats de l'Armée rouge, comme l’explique l’historien Mischa Gabowitsch, professeur d'études multilingues et transnationales de l'espace post-soviétique à l'Université de Mayence, dans son étude "Décommémoration mimétique : Le sort des monuments aux morts soviétiques en Europe de l'Est en 2022-2023".

L'invasion de l'Ukraine par la Russie a accéléré ce même mouvement dans d'autres pays, notamment dans les pays baltes, dont l'histoire complexe est marquée par des siècles de domination, d'indépendances éphémères et d'occupations par leur voisin oriental. En 2022, en l’espace de quelques mois, L'Estonie a choisi de retirer les 400 monuments soviétiques encore présents sur son territoire. 

À la même période, le Parlement lituanien a adopté une loi dite de "désoviétisation". Celle-ci a interdit la commémoration ou la représentation de personnes, symboles et informations faisant la promotion de régimes totalitaires ou autoritaires et de leurs idéologies. De son côté, le Parlement letton a voté une loi prévoyant le démantèlement des sites glorifiant les régimes soviétique et nazi.

"Dans ces trois pays, le démantèlement systématique a été initié par des gouvernements de droite qui font le lien entre l'héritage monumental soviétique, la domination par l'URSS et la menace par la Russie actuelle", résume Mischa Gabowitsch.

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"Une Loi De Décolonisation" En Ukraine

En Ukraine, une nouvelle vague de démantèlement avait débuté en 2013-2014 à la suite de la révolution de l'Euromaïdan et de l'annexion de la Crimée par la Russie. Depuis février 2022, une loi de "décolonisation" visant à renommer les rues et faire tomber les monuments liés à Moscou a aussi été votée. "C'est une campagne de 'dérussification'. On enlève alors toutes les traces matérielles reliées à la Russie. On se débarrasse de monuments liés à des artistes comme Pouchkine, Gorki ou Dostoïevski, mais aussi pour la première fois à ceux connectés à l’Armée rouge", constate l’historienne.

"On comprend que la réaction des pouvoirs publics ukrainiens est alors épidermique, surtout que dans le même temps la Russie est en train de détruire délibérément le patrimoine du pays", ajoute-t-elle.

Dans la région de Lviv, voisine de la Pologne, la campagne de "décolonisation" se révèle importante, avec 312 monuments déboulonnés rien qu’en 2023, mais à travers le reste du pays, les autorités adoptent des approches diverses. "Dans la plupart des régions, les monuments aux morts soviétiques restent intacts ou plutôt ne sont démantelés que ponctuellement, soit par des militants, soit sur décision de conseils locaux", observe ainsi Mischa Gabowitsch.

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"En général, l'attitude de la population ukrainienne envers les monuments aux morts soviétiques est respectueuse – il y a même des cas où les soldats soviétiques et les nationalistes ukrainiens qui le combattaient sont commémorés ensemble –, neutre ou bien modérément défavorable, mais dans toutes les régions il y a des petits groupes de militants qui les perçoivent comme des symboles de la domination russo-soviétique. Dans les régions où ces militants ont l'oreille des dirigeants, leurs demandes sont traduites en politiques systématiques de démantèlement", ajoute-t-il.

Pour ce spécialiste de l’ex-URSS, les sondages montrent que même parmi ceux qui soutiennent en principe un démantèlement des monuments aux morts de la Seconde Guerre mondiale, nombreux sont ceux qui disent qu'il faudrait attendre la fin de la guerre pour en discuter plus calmement.

Symbole de ces monuments colossaux, l’emblématique statue trônant dans la capitale Kiev, représentant une femme tenant une épée et un bouclier, n’a pas été démantelée. Bâtie au temps de l’URSS, cette représentation de la "mère patrie" a été relookée et rebaptisée "mère Ukraine", abandonnant en 2023 sa faucille et son marteau pour un trident, blason du pays.

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De Nouveaux Monuments

De nouveaux monuments ont été construits dans certains pays de l’ancien bloc de l’Est. À Nis, en Serbie, une plaque en mémoire de soldats soviétiques tués par erreur dans un bombardement américain en novembre 1944 a été posée en 2022. À Raca, en République serbe de Bosnie, un monument dédié aux combattants de l’Armée rouge a été inauguré en 2023. Ces deux événements ont eu lieu en présence de membres des autorités russes. Des marques d'amitié qui s'expliquent par les liens entre Belgrade et Moscou : la Serbie est l'un des rares pays d'Europe à ne pas avoir appliqué de sanctions économiques contre la Russie à la suite de l'invasion de l'Ukraine.

Le régime de Vladimir Poutine n’est pas en reste. Il s'est également lancé dans une vague de construction de nouveaux monuments dans les territoires qu'il occupe ou sur son sol national. En septembre 2025, plusieurs centaines de personnes, dont des proches de soldats russes, s'étaient rassemblées aux abords de Saint-Pétersbourg pour l'inauguration d'un monument consacré aux soldats tués en Ukraine, le premier mémorial de ce type érigé près de la seconde plus grande ville de Russie.

"À Volgograd, l’ancienne Stalingrad, ils sont également en train de créer un monument gigantesque qui célèbre la guerre en Ukraine, désignée comme 'l’opération militaire spéciale' et qui sera placé au pied de 'La Mère Patrie', une des sculptures commémorant la Grande Guerre patriotique", décrit Julie Deschepper.

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Le lien entre les deux conflits n’est pas inédit. Pour justifier son agression contre l’Ukraine, Moscou n'a pas hésité à faire un parallèle avec la Seconde Guerre mondiale et à invoquer la protection des monuments soviétiques célébrant la victoire de la Grande Guerre patriotique comme l'un des motifs de son attaque. "Les images de monuments liés à la Seconde Guerre mondiale démantelés ou détruits [parfois par l'armée russe lors de sa conquête des territoires ukrainiens] font désormais partie de la propagande. Cela permet à la Russie de prouver que l’Ukraine serait un pays dirigé par des 'fascistes' qui promeuvent l’'idéologie nazie'", analyse l’historienne.

Comme le reflète le message publié par le ministère russe des Affaires étrangères contre la destruction du monument en Pologne, Julie Deschepper estime que le matraquage actuel en Russie "vise à montrer que toute la population du pays est entraînée dans un mouvement de libération du nazisme du peuple européen". Pour cette spécialiste du monde post-soviétique, "c’est ce recours à la mémoire personnelle et vécue de la Seconde Guerre qui permet une adhésion importante à la propagande justifiant l'invasion de l'Ukraine".